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Affaire Lyhanna : Cessons de faire des magistrats les cibles utiles des politiques de justice
1h
Alors que la polémique enfle autour de l’affaire Lyhanna, Me Pierre-Eugène Burghardt dénonce le « concours Lépine de la surenchère pénale » et s’indigne que la magistrature soit prise pour cible.  Photo : ©P. Cluzeau Une affaire de trop ou une affaire de plus ? Le drame subi par la jeune Lyhanna, victime d’un crime sexuel innommable, n’est malheureusement que la partie visible d’un cancer sociétal, celui des violences faites aux enfants et aux femmes. Face à la légitime émotion de l’opinion, le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a pointé tout comme le Président de la République « un dysfonctionnement inacceptable » et « un choc », sous-entendant ainsi une forme de surprise. Or, en 2026, ils sont pourtant être les seuls à s’en étonner et comme jugeait Napoléon Bonaparte « se faire surprendre est impardonnable. » Comme contre-feu à sa propre responsabilité, la classe politique a très vite désigné son coupable idéal : la magistrature et les magistrats, jugés alternativement comme trop politisés ou incompétents. L’injure franchissant un nouveau palier, la justice, après avoir été jugée laxiste, est désormais taxée de complicité. Elle est coupable de ne pas avoir identifié la dangerosité de l’auteur présumé, coupable d’avoir trop tardé à traiter une précédente plainte, et coupable de ne pas avoir mis fin à ce parcours criminel. Comme à l’accoutumée, on assiste à un véritable concours Lépine de la surenchère pénale, à celui qui se montrera le plus répressif, le plus intraitable. Un fait divers, une loi : cette logique, par nature démagogique et hors-sol, émane de ceux plus accaparés par la recherche du buzz que par la quête de solutions durables pour endiguer les violences sexuelles et sexistes. Comment pourrait-on croire un seul instant qu’un magistrat puisse accepter, en conscience, de laisser mourir un enfant ? Ce procès d’intention abject fait à la procureure d’Auch, pourtant saluée par le personnel de justice, comme le rapporte le journal Le Monde , est une faute morale. Si les magistrats ne sont pas toujours exempts de critiques, ils n’en demeurent pas moins, à l’instar des greffiers, des enquêteurs, des avocats ou des personnels pénitentiaires, les dernières rustines d’un système usé par plus de cinquante ans d’inconséquence politique. Prendre du recul face à l’échec collectif Face à ce constat d’échec collectif, il est indispensable de prendre de la hauteur. Suffirait-il, pour endiguer le phénomène mortifère des violences sexuelles, de faire pleuvoir les crédits, de proposer de grandes lois « intégrales » (sans que l’on sache précisément ce que cela recouvre…) ou de créer de nouveaux parquets spécialisés ? Rappelons que, dans cette équation, le budget de la justice n’a pourtant jamais été aussi important. Depuis 2012, il a connu une augmentation constante pour s’établir à 10 681 millions d’euros en 2025, avec une cible de 10 748 millions d’euros à l’horizon 2027 (loi n° 2023-1059 du 20 novembre 2023 d’orientation et de programmation du ministère de la Justice 2023-2027). À titre de comparaison, le budget de l’Éducation nationale représente aujourd’hui 63 milliards d’euros, tandis que la trajectoire budgétaire de la Défense atteindra 413 milliards d’euros en 2030 ; des chiffres qui en disent long sur nos choix de société. Dans son rapport d’octobre 2021 intitulé Améliorer la gestion du service public de la justice , la Cour des comptes oppose à cette approche pécuniaire simpliste, qui voit dans l’inflation des crédits une solution miracle, une réflexion d’autant plus dramatique qu’elle résonne comme un avertissement prémonitoire à l’aune de l’affaire Lyanna : « Si le ministère de la Justice ne se dote pas d’outils permettant d’organis­er correctement l’activité judiciaire, les réformes resteront vaines, malgré les augmentations budgétaires et de personnel. »   Les hauts magistrats financiers soulignent que la comparaison brute avec les autres budgets européens est impropre à saisir des systèmes juridiques si différents. Seule une évaluation rigoureuse de la charge de travail réelle de chaque magistrat, visant à lui apporter les moyens humains et financiers adéquats, permettra d’élaborer une réponse efficace. Sont également mis en avant la dématérialisation des procédures (est-il encore normal de ne pas suspendre la prescription pendant l’instance pénale, forçant les magistrats à multiplier les actes et les audiences « relais » dont l’utilité confine au néant ?), la fusion des cours d’appel et la justification de la dépense au premier euro. Enfin, le rapport adresse un rappel nécessaire au personnel politique qui, plutôt que de simplifier la justice, alourdit considérablement par ses réformes les délais de traitement des procédures, alors même que les victimes ont un besoin impérieux d’une réponse judiciaire rapide. L’illusion des structures spécialisées La frénésie de création de juridictions spécialisées (JIRS, JUNALCO, PNACO, PNF, PNAT), qui servent trop souvent de prétextes pour dépouiller les pôles d’instruction de leurs prérogatives et de leurs moyens, n’est pas non plus la panacée en matière de politique pénale. Dès lors, l’appel à la création d’une juridiction dédiée exclusivement aux violences sexuelles et sexistes laisse dubitatif, et sa pertinence reste à démontrer. Comme le souligne la Cour des comptes dans son rapport de décembre 2025 portant sur l’évaluation de la politique de lutte contre la corruption, la création du Parquet national financier (PNF) n’a pas permis de remédier véritablement au phénomène : 53 % des dossiers ne font aujourd’hui l’objet d’aucune poursuite et les délais de traitement pénal restent considérables (6,1 ans en première instance, et jusqu’à 8,3 ans en comptant l’appel des parties). La récente guerre intestine entre le PNACO et la JIRS de Marseille a d’ailleurs été l’occasion pour la Cour de cassation de rappeler que ce parquet spécialisé « ne présente pas de plus-value » et qu’un dessaisissement à son profit ralentirait, au contraire, le cours de l’information ( Crim., 20 janvier 2026, n° 26-80.113 ). Le nœud du problème : l’exécution et le suivi des peines Au-delà de ces débats organisationnels et financiers, indispensables pour fluidifier les procédures au bénéfice des victimes, on ne peut saisir la totalité du problème sans aborder l’exécution des peines et les obligations de soins. C’est probablement là que réside le plus grand scandale judiciaire actuel, occulté par ceux qui font du « tout-prison » l’unique réponse à la violence sociétale, à l’instar du Premier ministre qui propose désormais la perpétuité réelle pour les criminels sexuels en série. Face à cette logique simpliste qui fait l’impasse sur la réalité de l’exécution des peines, rappelons que seulement 88 % des condamnations à de l’emprisonnement ferme sont effectivement exécutées (chiffres 2021 du ministère de la Justice). De plus, le budget alloué à la réinsertion et à la prévention de la récidive ne s’élevait qu’à 123 millions d’euros en 2024, contre 634 millions d’euros pour le volet sécuritaire et carcéral (dernier rapport de l’observatoire international des prisons). Rappelons enfin que, depuis la loi dite Guigou du 17 juin 1998 consacrant le suivi sociojudiciaire, aucune réforme d’ampleur n’a été mise en œuvre pour moderniser le traitement parapénal des délinquants sexuels. La justice ne peut donc pas tout, surtout quand le volet médical et l’obligation de soins sont les parents pauvres de nos politiques publiques. Exiger des magistrats qu’ils anticipent l’impossible sans leur donner les moyens humains, psychiatriques et structurels de suivre efficacement les condamnés relève d’un mensonge grave et un poison pour notre société démocratique. Plutôt que de chercher des coupables sur les bancs des tribunaux pour masquer l’inconséquence des réformes passées, le pouvoir exécutif honorerait sa mission en s’attaquant enfin au nœud du problème : le traitement thérapeutique réel des délinquants. Sans ce sursaut, la colère restera stérile, et les magistrats, les spectateurs impuissants d’un drame qui se répète.
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Affaire Lyhanna : Cessons de faire des magistrats les cibles utiles des politiques de justice
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